Par Béatrice Debut et Jean-Pierre Picard |
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Lorsqu'il n'est pas en tournée, Petru partage son temps entre Sermanu et la plaine orientale où il a ses ruches, mais c'est en montagne qu'il se sent vraiment chez lui. "Le seul moment où je peux me ressourcer c'est quand je remonte au village." On sent un amour indéfectible chez Petru pour son île qui porte fièrement, et avec raison, son surnom d'Ile de beauté. "Quand, adolescent, j'ai quitté la Corse pour la premières fois j'en ai pleuré." Même les exigences d'une carrière musicale ne pourraient le contraindre, à l'instar de nombreux autres artistes, à émigrer vers les grands centres. "Jamais je ne pourrais vivre ailleurs. La Corse a toujours été ma passion."
Dès l'âge de 14 ans, avec le groupe folklorique A Manella il anime les veillées et les foires. En 73, c'est la rencontre charnière avec Jean-Paul Poletti, un des principaux acteurs du "mouvement culturel des années 70". Commence alors l'époque des veillées dans les villages afin d'enregistrer, écrire et noter tout le patrimoine qui peut encore être sauvé. Cette convergence de jeunes Corses enthousiastes va conduire à la fondation du groupe culturel Canta u populu corsu, creuset des artistes les plus connus d'aujourd'hui. Ce groupe ravivera la flamme nationaliste au sein de toute une génération. «C'était la période de réappropriation de notre patrimoine, raconte Guelfucci. On était les pestiférés de l'époque. On interdisait de parler corse à l'école.» La politique s'en mêle, Canta disparaît...
Après la dissolution de Canta, Petru poursuit sa carrière musicale avec l'enregistrement, en 1987, de son premier album solo, Isula, rapidement suivi par S'o chjodu l'occhji sur lequel il offre une version en corse de Ne me quitte pas de Jacques Brel et Pauvre Rutebeuf de Léo Ferré. Il consacre également une grande part de ses énergies à son groupe de polyphonies corses Voce de Corsica. Guelfucci jouit d'une immense popularité en Corse, mais le parcours d'une carrière musicale sur cette île méditerranéenne est aussi tortueux que les routes qui la sillonnent. Les quotidiens ont fait grand état, au cours de l'été 97, de la décision de Petru de ne plus chanter dans les villages. "Aujourd'hui ça devient de plus en plus dur de tourner en Corse. Les villages se vident au profit des grandes villes et les organisateurs s'enfoncent à chaque fois. Quand on a tout payé, il ne nous reste plus que nos yeux pour pleurer." Son village n'y échappe pas. En hiver, on n'y trouve que 60 personnes alors qu'il y en avait 300 il y a quelques années. Pour contrer les effets de cet exode, Petru revendique activement la mise en place de programmes d'aide à la tournée auprès de la collectivité territoriale (exécutif de la Corse). "Ma priorité demeure les villages car je viens du milieu rural." C'est là, selon lui, que l'on retrouve le véritable coeur de l'âme corse, dans ces hameaux aggripés aux massifs intérieurs de son île, à maintes reprises occupées mais jamais conquise. Hors de portée des envahisseurs, ils ont permis la survie de l'héritage culturel corse dans lequel Guelfucci puise inspiration et fierté. «Une culture est vivante ou elle est morte. Si elle est vivante, à partir des traditions on arrive à des créations». Malgré son dynamisme culturel, la Corse avec ses 250 000 habitants est un marché limité et ses artistes doivent de plus en plus se développer des publics à l'extérieur de ses frontières. L'Aventure québécoise C'est l'émission CBF Bonjour, à Montréal, qui a signe le coup d'envoi de la carrière de Petru au Québec. Après l'écoute de Corsica, l'animateur Joël Le bigot y va de ses commentaires élogieux et la semaine suivante Archambault vend 3000 copies du disque. Cet album avait vu le jour suite à une rencontre organisée par Noëlle Olivi, son agente à l'époque, entre Petru et le producteur corse Jean-Philippe Olivi (aucun lien de parenté) qui vit maintenant à Montréal. «Jean-Philippe avait donné rendez-vous à Petru. Il n'y croyait pas! Il était parti faire du parapente en montagne où on l'a rejoint pour lui mettre le grappin dessus.» Enregistré en une semaine, Corsica servira de base pour la création d'un ballet par la danseuse corse Marie-Claude Pietragalla en plus de devenir le passeport de Guelfucci pour le Québec. La force du succès de Corsica au Québec a l'effet d'une bourrasque sur Petru. "Un jour on me dit : «faut que tu viennes au Québec, y'a des réactions incroyables à Corsica». Putain, ça veut dire qu'il faut que je prenne l'avion! J'en avais les mains moites. À peine arrivé c'est la tournée des médias. J'étais crevé, en plein décalage horaire et... en plein hiver! fff...», souffle-t-il en cachant sa tête dans ses mains. Il revient l'été suivant pour une série de spectacles. «À Québec, il y avait tant de monde, je me disais : c'est un miracle! Dès les premiers accords de Canta Luna, tout le monde chantait.» D'ailleurs, lors d'un concert à Lucciana, à 35 km de Bastia, devant le silence du public qu'il avait invité à chanter il lance à la foule : « C'est fou! Au Québec, ils ne connaissent pas la langue mais ils chantent quand même!»
L'automne suivant, Petru revient pour une autre tournée au succès plus modeste que la première. «C'était trop tôt! Les organisateurs pensaient à autre chose que moi», dit Petru en frottant ses doigts pour signifier "le fric". « Il aurait fallu revenir avec un autre album.» Le Québec boude Mémoria
Chacun y va de sa théorie pour expliquer la faible performance de Memoria sur le marché québécois. Petru questionne le travail de son producteur, mais pour Jacques Bouchard, réalisateur de CBF Bonjour à l'époque de la découverte de Corsica, ce n'est pas une question de promotion. «Memoria n'a pas un titre accrocheur comme Corsica. Corsica c'était puissant, presqu'un hymne. Qui sait, peut-être que ce ne sera que l'histoire d'une chanson.» Jean-Philippe Olivi, quant à lui, estime que la cause tiendrait à la similitude musicale entre Memoria et Corsica. «Le public n'est pas dupe. Petru dit que les textes sont plus forts, mais si on ne comprend pas la langue...». Cette barrière linguistique le confronte à divers obstacles au développement de sa carrière. Il déplore cependant que ses chansons trouvent pas leur place dans les politiques de quotas de chansons francophones en France et au Québec. Guelfucci, fidèle à son nationalisme inclusif, aimerait que lon élargisse la définition de chanson francophone afin dinclure les artistes qui chantent dans des langues africaines, canaque, corse ou montagnaise dans les pays francophones. « Je croyais que toutes les cultures sur un territoire donné cest cela la francophonie. Je fais partie de la francophonie, mais je suis Corse avant dêtre français et je chante en Corse. » Guelfucci serait-il parfois tenté de chanter dans la langue de son public? « Ma langue maternelle c'est le corse. Je veux que les gens me comprennent avec ma sensibilité, celle de ma langue maternelle. » Petru a investi beaucoup de sa sensibilité dans les textes de Memoria. On y trouve une chansons à la mémoire d'une jeune fille de 15 ans parmi les 17 morts lors de l'effondrement, en 1991, d'une tribune du stade de football de Furiani à 5 km de Bastia. «Elle avait le même âge que ma fille à l'époque». Il chante aussi à la mémoire de 3 amis disparus en haute montagne. De l'avis de Jean-Philippe Olivie, "Petru est un garcon qui a une sensibilité extraordinaire et qui est entier. C'est également un artiste qui doute en permanence." Petru confirme cette impression lorsqu'il demande "M'a-t-on aimé juste en passant? Au Québec, il paraît que lorsqu'on aime, on aime pour longtemps." Il place beaucoup d'espoir dans cette paraphrase de la chanson de Desjardins et espère bientôt retrouver le public québécois qui l'a profondément marqué. Chanter, oui... Mais pas pendant les chataîgnes !
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